mercredi 13 décembre 2017

Le Train des Larmes et le Goût du Sirop d'Érable

Il retira l'omoplate d'orignal qu'il avait enfouie sous la braise, et entreprit de lire le présage.

Mukwa est un jeune Ojibwé. Je suis en terre indienne, terre froide et enneigée, à l'ouest du Québec, à l'est de la Colombie-Britannique, avec un territoire qui s'étend jusqu'au nord du Michigan. Il n'y a pas si longtemps que ça, quelques années en arrière, à peine quelques décennies. Dans la tradition, il aurait dû certainement prouvé qu'il était un homme, avec sa longue chevelure noir-corbeau, en chassant peut-être l'ours avec un couteau, ou en digne fils de trappeur poser seul des pièges à vison. Mais à l'heure où les hommes mettent un pied sur la lune pendant que d'autres hommes regardent à la télévision ces hommes mettre un pied sur la lune, blue moon sous le hurlement du loup solitaire, que valent ces traditions ancestrales ?

Dans les wagons de troisième classe destinés aux enfants indiens, tout le monde pleurait.
Même chose sur les quais, puis tout le long du trajet.
Railway of tears...
Jamais train n'avait aussi bien porté son nom.

Le jeune Mukwa est contraint par les autorités de prendre le train des larmes. Il se trouve sur le quai, avec d'autres indiens comme lui, en pleurs. Railway of tears... Direction le pensionnat Sainte-Cecilia. Quitter son monde, et découvrir celui des blancs. Un monde fait de brimades, d'humiliations, de torture même. Des nonnes sadiques, des prêtres pédophiles, le regard tourné dans la direction opposée à ces pensionnats canadiens pour ne pas voir cette triste vérité de l'âme humaine et ces cimetières improvisés. Exterminer l'âme indienne, tuer l'indien dans l'enfant. Lui faire oublier sa culture, sa religion, ses origines. « Kill The Indian in The Child ».

samedi 9 décembre 2017

Dans les Bains de Budapest

« On regarde les filles. Ça commence à bouger. Au fur et à mesure qu’on s’imbibe, arrivent des meufs de plus en plus jolies. C’est toujours comme ça. »

Encore une soirée où j’ai pécho pas une meuf. Peut-être qu’il faudrait que je me mette à causer au lieu juste de bander de désir, en silence. Je vais me servir un verre, vodka glacée, cocktail détonnant, neurones en mode autodestruction. Une musique hurle, son chanteur déverse sa rage, je nage. Dans les bains de Budapest, l’érection fertile à la vue de ces maillots de bains échancrés, teenagers et milfs. Je ferme les yeux, le silence assourdissant se fait en moi, oreilles bouchées par l’eau à l’odeur chlorée, et je me fais plein de films pornos dans la tête.

Le pétard tourne de mains en mains. Je me retrouve sur le périphérique de Budapest, dans un tombeau roulant, voiture « empruntée ». Les pupilles dilatées, Greg conduit les yeux fermés. A la place du mort, « la Bouée » 105 kilos de muscles difficile à bousculer au water-polo. Derrière, Nicky et Vicky, 13 et 15 ans, deux sœurs qui me sucent avec passion folle et fou rire. Éduquées sur YouPorn, j’ai le plaisir de sentir leur langue caresser mon sexe, avant de le voir s’engloutir dans leur bouche salivant de désir. Elles ont dû regarder les mêmes vidéos pornos que moi. Une main dans leur culotte, l’humidité que je perçois ravive ma libido en berne après ces nombreux verres et ces joints, dans la chaleur de la nuit. Prendre la bretelle de sortie, se retrouver en rase campagne, sentir un choc sous la voiture. Je pousse un cri de douleur, Nicki ou Vicky les dents sur ma batte, je sors ma main dégoulinante de sa chatte. Probablement un sanglier, ensanglanté maintenant, qui a traversé la route qu’on a écrasé. Je suis dans un roman hongrois, premier roman de Benedek Totth, comme dans les premiers romans de Bret Easton Ellis. Mais c’est à partir de cet instant que la vie déraille.

mardi 5 décembre 2017

Les Escales de Nad' et du Bison : Haïti

Lieu : Tarmac de Port-au-Prince, Haïti
Lever du soleil : 6h07  | Coucher du soleil : 17h13
Décalage horaire : -6h
Météo : 31° Ressentie 34°, Beau temps avec quelques cirrus
Latitude : 18.594395 | Longitude : -72.307433
Musique : Sonny Rollins, Don't Stop The Carnival
Un Verre au Comptoir : Desperados Black


 

« Charlie Parker crève la nuit. Une nuit moite et lourde des Tristes Tropiques. Le jazz me ramène toujours à la Nouvelle-Orléans et ça fait un Nègre nostalgique. »

Je débarque sur le tarmac de Port-au-Prince. Je croise un type, dans le genre souriant et avenant. Les dents blanches, fraicheur de vivre. Il respire la bonté, la bienveillance et l'humanité. Tout mon contraire. Je l'avais déjà aperçu bien des années avant à Petit-Goâve, sa terre natale. J’apprends que grand-mère Da est partie pour le « pays sans chapeau », il y a quatre ans là-bas c’est le ciel, où repose son âme. Au cœur de ses souvenirs, les odeurs de café sont les mêmes. Quelques gouttes de Barbancourt dans sa tasse encore fumante est une réjouissance, jouissance en bouche, touche d’extase. Le café des Palmes est divin. Et la mémoire des sens ineffable, terre sauvage vers laquelle on revient sans cesse. Certes, l’errance est un rêve, elle nous emporte aussi loin de nos racines que les étoiles, mais au jour du réveil, nous savons que le pays d’une seule d’entre elle brillera à jamais d’une lueur unique. Au fil de ses déambulations, l’homme se dit qu’il n’avait pas réalisé à quel point ce « caillou entouré d’eau » lui avait manqué durant ces vingt dernières années, à quel point il avait marché à côté de sa vie.

mardi 28 novembre 2017

Les Fleurs de Macadam

Maeve, Loïc et Frédérique forment un trio d’inséparables que la vie sépare de temps en temps au grès des aléas du vent et des envies. Fameux triangle des Bermudes où au bout du compte, Maeve se perd dans ce conte à trois. Si des liens forts les unissaient au temps de l’adolescence, ces accroches semblent empêcher Maeve de vivre pleinement sa vie actuelle et ses rencontres. Accrochée à Loïc, amoureuse de Fred, sa vie erre de l’une à l’autre, entre deux tea-time aux sablés alléchants avec la vieille du dessus… Jusqu’au jour où elle croise la vie de Max – et sa fille – et qu’elle sente qu’il faut redéfinir son emprise avec Loïc, tout en gardant l’odeur des sablés et de cigarette dans le hall de son immeuble. Mais comment demander à Loïc de lui rendre son jeu de clé ?

« Le reflet que le vin laissait sur ses lèvres m'invitait depuis un moment. À la lueur des réverbères, j'ai retiré mon chandail, que j'ai laissé tomber à mes pieds. Ses doigts ont effleuré mes seins de longues minutes avant qu'il ne me prenne. Sur le tapis du salon, une valse maladroite et libératrice. Sur mon ventre, des gouttelettes de vin blanc renversées par mégarde, sa langue. Au milieu de notre guerre silencieuse, nous avons joui. Moi la première. » 

Premier roman de Miléna Babin, d’une jeunesse talentueuse, j’ai pris un plaisir à découvrir l’auteure dans cette histoire si fréquemment étudiée, le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Un vent de fraicheur souffle sur les pages, c’est qu’au Québec il peut faire frette, mais un index qui descend lentement dans le creux  des reins jusqu’à la craque des fesses réchauffe l’atmosphère, mon sourire et mon âme à cette image. Entre deux chapitres, je m’imagine déambuler dans la rue, entre les craques des trottoirs, dans mon coton ouaté, jusqu’au prochain dépanneur pour acheter un paquet de cigarettes et quelques bouteilles de Trois Pistoles. Grimper dans une van, une Seagull à l’arrière, faire chauffer l’autoradio d’un hard-blues enivrant et suivre les étoiles qui filent jusqu’au point de rendez-vous : BBQ & Binouzes chez Max. La simplicité même. Cela s’appelle, je crois, sourire à la vie.

vendredi 24 novembre 2017

Littérature Confiture

« On est stoned en permanence.
Hagards.
Les yeux hébétés.
Le geste alenti.
On n’a qu’une cassette. Sur une face, un best of de ZZ Top, sur l’autre, un vieil enregistrement graillonneux de l’album des Pink Floyd, The Dark Side of the Moon.
Zykë les passe en permanence, volume à fond. »

Quand les éditions Taurnada me propose de partir à l’aventure, je n’hésite pas bien longtemps, le temps de finir mon verre, de sortir mon album de Pink Floyd et d’écrire de la plume tout mon courage de revivre. Quelques bouteilles de binouzes et de bourbon dans mon baluchon, le dernier bouquin de Thierry Poncet et j’embarque immédiatement. Dépaysement garanti. Surtout qu’il est question de parcourir les latitudes de ce monde, toutes les terres sales et parsemées de bars, de putes et de bars à putes. De l’Afrique à l’Indonésie, escales en Australie ou en Andalousie.  Avec Zykë, comme chef de file, maître d’armes, pourvoyeur de putes, fournisseur d’alcool et de drogue. Grand charmeur, le colosse chaîne en or autour du cou possède un pouvoir de séduction indéniable.

Mais derrière cette grande aventure, il y a surtout une histoire d’amitié fidèle, d’un secrétaire devenu écrivain et d’un baroudeur devenu auteur. Je ne connaissais pas Cizia Zykë avant de lire ces formidables écrits et mémoires. Maintenant, je n’ai qu’une envie, me plonger dans les romans « Oro » et « Sahara ». Sieur Poncet m’a si bien vendu ces aventures qui s’étalent comme de la confiture fait maison sur des tartines de pain encore tièdes et moelleuses. Je découvre à l’occasion la littérature confiture, un genre que je n’ai pas exploré souvent avant, mon dieu que je ne suis pas aventurier, désespérant, et pourtant quel bonheur j’ai vécu là. Le pied !